Omniprésentes et ouvertes 24/7, les supérettes japonaises, ou konbini, sont une icône de la vie quotidienne au Japon. Mais derrière cette façade de commodité se cache un défi existentiel : une grave pénurie de main-d’œuvre, alimentée par un vieillissement démographique accéléré. Face à ce problème, une solution futuriste a émergé : des robots remplissant inlassablement les rayons. Cependant, cette innovation n’est pas le triomphe de l’autonomie totale. Elle inaugure au contraire un nouveau paradigme de travail globalisé, précaire et invisible, une forme de “travail fantôme” où des tâches physiques sont délocalisées à des milliers de kilomètres. La réalité de ces robots est bien plus complexe qu’il n’y paraît et révèle les contours d’un futur du travail que nous commençons à peine à entrevoir.
L’intervention humaine dans ce système n’est pas un simple filet de sécurité ; elle est le cœur d’un modèle économique mondialisé et éthiquement discutable. Depuis 2022, des géants comme 7-Eleven, FamilyMart et Lawson ont déployé dans plus de 300 de leurs magasins des robots conçus par la société Telexistence, fonctionnant sur des plateformes Nvidia et Microsoft. Contrairement à l’imaginaire d’une automatisation complète, ces robots ne sont que semi-autonomes. Grâce à la vision par ordinateur, ils gèrent 96 % des tâches de réapprovisionnement. Mais pour les 4 % de cas restants un produit qui tombe, un emballage mal orienté le système atteint ses limites. C’est à ce moment précis que le secret de cette automatisation est révélé. Cette approche hybride révèle la dépendance persistante de l’IA à une main-d’œuvre humaine, ici délocalisée et invisibilisée.

Lorsque l’un de ces robots échoue, ce ne sont pas des techniciens japonais qui interviennent, mais des téléopérateurs basés à Manille, aux Philippines. Équipés de casques de réalité virtuelle (VR) et de joysticks, ils voient à travers les yeux du robot et prennent le contrôle de ses bras pour corriger l’erreur. Un seul opérateur gère un parc de 50 robots et effectue en moyenne 50 corrections par jour. Ce modèle inaugure une “délocalisation 2.0 de tâches physiques”. Alors que les salaires au Japon explosent sous la pression démographique, rendant la main-d’œuvre locale inabordable pour les konbini aux marges serrées, le salaire d’un opérateur philippin entre 250 et 315 dollars mensuels offre une alternative redoutable. Le travail physique, traditionnellement local, est désormais globalisé via des avatars robotiques.
Ce système engendre un paradoxe destructeur pour sa main-d’œuvre. Chaque correction effectuée par un téléopérateur n’est pas une simple intervention. C’est une donnée d’entraînement précieuse qui alimente et perfectionne l’intelligence artificielle des robots via un processus nommé “Physical Intelligence”. En clair, en résolvant les erreurs de la machine, les opérateurs humains forment activement l’IA qui, à terme, rendra leur propre emploi obsolète. Cette précarité fondamentale est aggravée par des conditions de travail difficiles : des contrats temporaires et le “cybermalaise”, un trouble de l’équilibre provoqué par l’utilisation prolongée de la VR. Ils sont les architectes indispensables et temporaires de leur propre remplacement.
Cette robotisation est une réponse technologique à un problème sociétal profond. Le “coût de l’âge”, ce fardeau démographique qui fait flamber les salaires pour une main-d’œuvre raréfiée, pousse les entreprises vers l’automatisation pour survivre. Cette stratégie résout le manque numérique d’employés, mais elle ignore et peut-être même aggrave la crise motivationnelle qui sévit au Japon. Le phénomène du “silent quitting” (démission silencieuse) montre que les jeunes Japonais n’évitent pas ces emplois uniquement pour des raisons salariales, mais aussi par manque de sens et par refus de conditions de travail déséquilibrées. L’automatisation contourne ce problème sans jamais l’adresser, créant une solution purement opérationnelle à une crise profondément humaine.
La robotisation des konbini japonais est bien plus qu’une innovation technologique. C’est le prototype d’un futur où le travail physique est délocalisé via la robotique, créant une nouvelle classe de travailleurs mondiaux, invisibles et précaires. Loin de l’image d’un monde entièrement automatisé, ce modèle révèle une phase de transition où l’humain reste un maillon critique, mais aussi dévalorisé et instrumentalisé. Nos cadres éthiques et sociaux sont loin d’être préparés à cette révolution.

Face à cette délocalisation 2.0 du travail physique, la question n’est plus de savoir si les robots prendront nos emplois, mais plutôt : comment définirons-nous des protections pour une main-d’œuvre mondiale rendue à la fois indispensable et jetable par l’IA qu’elle est forcée de perfectionner ?
Marcus Détrez est entrepreneur, consultant en business international et formateur en langues. Il accompagne des dirigeants, des écoles et des organisations dans leur développement stratégique, interculturel et éducatif, en France comme à l’international. À la croisée du terrain, de la pédagogie et du conseil, il conçoit des méthodes opérationnelles pour apprendre, structurer et déployer des projets dans des environnements complexes. À travers MUS, il fédère ses activités de conseil, de formation et d’investissement autour d’une même exigence : relier la vision à l’exécution.
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